Oops! It appears that you have disabled your Javascript. In order for you to see this page as it is meant to appear, we ask that you please re-enable your Javascript!

Coopérative Lung Tam : incohérence entre commerce équitable et tourisme solidaire

La notion de « voyage solidaire » puis « commerce équitable» est très en vogue. Beaucoup de projets ont été mis en place au Vietnam en faveur des ethnies minoritaires. Toutefois, nous constatons très peu de retombées cohérentes pour les communautés locales. En tout cas, c’est ce que nous avons remarqué lors de nombreux repérages dans les régions reculées. Selon nous, il y a deux mondes dans la démarche solidaire : le monde des ONGs qui soutiennent une cause particulière, et celui des entreprises de tourisme. Le premier monde est très soutenu par les institutions alors que le deuxième est plutôt animé par les organisations privées. En théorie, les deux mondes devraient travailler ensemble pour créer une synergie. Mais en réalité, chacun travaille dans son coin. Il y a très peu d’actions conjointes entre les deux, faute de vision commune. Autrement dit, le Vietnam manque cruellement un écosystème permettant à tous les acteurs de travailler ensemble de façon fluide. Dans cet article, on va vous expliquer l’exemple concret de la coopérative Lung Tam, spécialisée dans le tissage traditionnel des H’mongs. Pour nous, c’est un bon exemple de l’incohérence entre les acteurs locaux. C’est un problème qui nécessite l’implication des acteurs du tourisme

Un modèle du commerce équitable qui a connu un succès

Au Vietnam, on compte beaucoup sur les ONGs et le tourisme pour préserver l’artisanat traditionnel. Selon le schéma classique, une ONG monte un projet de commerce équitable visant une thématique spécifique. Par la suite, elle va chercher des fonds pour financer le projet. Au fil du temps, la pérennité du projet dépendra des bénéfices générés de son activité économique et de l’ouverture aux fonds extérieurs.

En ce qui concerne le tissage traditionnel chez les H’mongs, on peut citer deux ONGs emblématiques qui oeuvrent dans le domaine depuis une quinzaine d’années : Batik International (créé en 2001) et Craft Link (créé en 1996). La vocation des deux organismes est très similaire : on essaie de trouver des débouchés à l’international pour préserver le savoir-faire ancestral des ethnies dont les femmes H’mongs. Tous les deux plaident pour l’insertion sociale des travailleuses issues des zones rurales ou des ethnies minoritaires. Toutes les deux ont reçu un soutien remarquable de la part des institutions gouvernementales ou paragouvernementales ou des fonds prestigieux à l’international. Si on se fie aux statistiques communiquées par ces ONGs, une bonne partie des financements (voire la majorité) vient des organismes publics. Le schéma est assez classique.

Les ONGs travaillent en étroite collaboration avec de différents centres de production dispersés dans les régions reculées du pays. Dans ce maillage, il y a la coopérative Lung Tam qui fut montée en 2001 à l’aide d’un fonds suédois. Cette structure forte d’une cinquantaine de femmes H’mong a tissé le partenariat avec Craft Link en 2002 puis Batik International en 2009. La coopérative s’occupe de fabriquer essentiellement des accessoires de mode et des vêtements pour le compte des deux ONG.

Un modèle qui doit affronter de nouveaux défis

Une chose est indéniable : ces ONGs ont de belles valeurs humanistes. Les membres sont très engagés et leurs efforts sont honorables. La coopérative Lung Tam a considérablement bénéficié de leur apport pendant quelques années. Toutefois, force est de constater que la stabilité du revenu des femmes H’mong n’est pas à la hauteur de leurs attentes. La coopérative Lung Tam fournit une production très aléatoire malgré ses 20 ans d’existence dans le pays. Quelles sont les causes ? Nous avons repéré deux facteurs principaux.

Le premier facteur : débouchés non diversifiés. Il faut reconnaître que Craft Link et Batik International sont très orientés vers l’exportation. Les Occidentaux sont largement plus avancés au niveau de la prise de conscience vis-à-vis du commerce équitable. Naturellement, les débouchés sont souvent situés à l’étranger et principalement dans les pays occidentaux.

Avec le soutien de puissants organismes d’État, Craft Link participe activement à plusieurs foires internationales. Son objectif est clair : viser la clientèle étrangère. En outre, de nombreux designers occidentaux s’impliquent dans la conception de prototypes pour que la production colle au goût de la clientèle. Il suffit de regarder le style des produits pour comprendre.  Ça a fonctionné dans le passé. Mais avec la crise structurelle, le pouvoir d’achat et le comportement des clients occidentaux ont changé. On se serre la ceinture. Or, le prix de ces produits est assez élevé et dépasse désormais le budget de la plupart des foyers. C’est moins évident de débourser 150-200 USD pour acheter un tapis brodé.

Depuis des années, la coopérative Lung Tam compte sur les pays industrialisés comme bouée de sauvetage. C’est sa dépendance excessive des marchés étrangers qui pose le souci quant à la pérennité du modèle. On ignore souvent que la classe moyenne du Vietnam est en train d’élargir grâce à sa croissance économique. Même si cette croissance est l’origine des inégalités sociales, il faut  reconnaître que le marché domestique est une belle alternative qui peut largement compenser le déclin inexorable des débouchés traditionnels. Malheureusement, il semble que gros morceau évalué à quelque 30 millions d’individus soit négligé.

Depuis 2005, nous visitons maintes fois les boutiques spécialisées dans le commerce équitable, dont celles de Craft Link. Lors de nos passages, les remarques sont toujours les mêmes : la quasi-totalité des visiteurs sont les étrangers et plutôt occidentaux. La présence des clients vietnamiens compte comme  une goutte d’eau. Nous avons vu très peu d’initiatives d’envergure qui visent à sensibiliser les Vietnamiens à soutenir l’artisanat des ethnies minoritaires, dont la coopérative Lung Tam. Autrement dit, la philosophie « acheter local » reste encore une notion floue pour la plupart des Vietnamiens.

Le deuxième facteur est le manque de continuité quant à la gestion des sites de production. Dans le cas de la coopérative Lung Tam, quelques projets ont été montés pour soutenir son tissage traditionnel. Cependant, il y a un problème de suivi une fois que la clé de la gestion est remise à l’équipe locale. Dans la plupart des cas, les ressources humaines sur place sont mal formées. En outre, le fait de monter un projet s’inscrit plutôt dans un intérêt politique des autorités locales : marquer des scores pour gagner des votes. Au Vietnam, faire quelque chose en faveur de la pauvreté est toujours bien vu par le parti communiste. Soutenir un projet du commerce équitable est un pas stratégique pour aller plus loin dans une campagne électorale. Ainsi, ce n’est pas surprenant que les sponsors financiers derrière les projets soient très souvent les organismes en lien étroit avec le pouvoir public. Le mandat d’un projet est souvent de courte durée. Comme dans le cas de la coopérative Lung Tam, un projet de 5 ans (2008-2013) fut monté à l’initiative de Batik International. Après 2013, le site fut laissé pour compte. Aussitôt, les autorités locales n’ont guère prêté l’attention à son existence. C’est un scénario assez récurrent dans plusieurs projets de genre au Vietnam. Cela concerne non seulement le commerce équitable, mais aussi le tourisme communaitre en général. Le manque de suivi explique pourquoi plusieurs projets sont voués à l’échec.

Mariage incompatible entre commerce équitable et tourisme ?

Le tourisme est un apport bénéfique pour la coopérative Lung Tam. Cependant, les actions ne sont pas suffisamment cohérentes pour la diriger sur une bonne voie. Le fossé entre le commerce équitable et le tourisme responsable est encore grand. C’est notre remarque lors des repérages sur place. La dernière opération date de 2019 et les choses n’ont guère changé. La coopérative Lung Tam reste un endroit inconnu de la plupart des touristes. C’était un été hyper chaud.

Notre équipe composée de Quynh Giang (directrice des opérations) et Van Tam (fondateur) s’y est rendue suite à l’appel d’un entrepreneur H’mong. Celui-ci envisageait de monter un projet de tourisme communautaire sur place et compte sur nos conseils techniques. Pour une troisième fois, nous nous sommes rendus à la coopérative de Lung Tam. Comme les fois précédentes, Mme.Vang Thi Mai nous a reçus avec l’hospitalité légendaire des H’mongs. Pendant trois heures, nous avons discuté des enjeux touristiques du site et des solutions possibles.

Depuis 2010, cette mère de deux enfants participe à la gestion quotidienne de la coopérative. Le site continue de préparer les commandes issues des ONG, mais le volume est très aléatoire. Une cinquantaine de femmes font le tour de rôle pour tenir le site. Le revenu du site s’appuie largement sur l’exportation. Une chose est claire : le revenu est rarement généré sur place via le tourisme. Lors d’un projet monté en 2008 à l’initiative de Batik International, on a créé une boutique de souvenir à proximité de la coopérative. Depuis deux ans, l’adresse est rarement ouverte faute de visiteurs. Si le site est relativement reconnu dans le milieu du commerce équitable, sa notoriété est moindre quant au développement touristique.

Force est de constater que la coopérative Lung Tam n’est jamais figurée dans une promotion touristique quelconque. Elle n’est ni sur la carte touristique de la Province de Ha Giang, ni dans la brochure de la plupart des agences locales. Pas étonnant que les touristes ne la connaissent pas. Donc, il y a un souci par rapport à la fréquentation touristique. La coopérative Lung Tam manque du soutien de la part des organismes de tourisme pour faire parler d’elle

Parmi de rares visiteurs dans le coin, ce ne sont que des touristes étrangers et essentiellement occidentaux. Cette réalité nous dérange beaucoup. La Province de Ha Giang est peut-être moins connue des étrangers, mais elle est très populaire auprès du public vietnamien. La coopérative Lung Tam se trouve sur la fameuse route du plateau calcaire.

Chaque année, quelque 1,2 million de vacanciers vietnamiens fréquentent cette route. Et pourtant, personne ne bifurque vers la coopérative de Lung Tam pour découvrir son tissage. Pour précision : le site est situé à 20km de l’artère principale. Donc, il y a vraiment un problème de répartition équilibrée entre touristes domestiques et internationaux. Pourquoi les touristes étrangers connaissent le site, mais pas les Vietnamiens ? Ce point frappant rejoint notre remarque en haut : le commerce équitable du Vietnam semble privilégier la clientèle occidentale et boude les Vietnamiens.

Même si une poignée de touristes visitent la boutique de la coopérative Lung Tam, un autre problème surgit : manque de profondeur au niveau de l’expérience touristique. De nos jours, on parle beaucoup de l’immersion et de l’expérientiel. Il n’y a rien de tout ça chez ces touristes qui ont pourtant acheté des circuits soi-disant « éco-responsable». Sur place, les visiteurs suivent le processus de tissage qui est très bien fait. Batik International et les autres organismes ont fait un  travail extraordinaire à ce sujet. Toutes les explications sont assurées en vietnamien par les femmes H’mong. Selon le schéma mis en place, les touristes terminent la visite guidée à la boutique. C’est ici que le problème se pose. Les produits n’ont pas d’étiquette de prix, ce qui donne l’impression douteuse sur l’exactitude du tarif annoncé oralement. Psychologiquement parlant, les touristes se trouvent tout de suite dans un état d’alerte. Ils sont contraints de se préparer à une opération de marchandage sur les produits artisanaux dont le prix ne devrait pas se négocier (selon la charte éthique du commerce équitable). Soudainement, les produits perdent la lettre de noblesse et tombent dans le piège du comparatif avec « Made in China». Hélas ! C’est perdu d’avance. Naturellement, les touristes réticents sont peu enclins à faire des achats. Mme.Vang Thi Mai nous a confié que les ventes générées depuis la boutique sont très faibles. Selon notre analyse, les causes sont nombreuses.

Hormis le problème d’affichage du prix, il faut savoir que les touristes ne font qu’une visite hâtive de la coopérative Lung Tam. En général, une visite guidée ne dure pas plus de 30mn. Les touristes prennent quelques photos et s’amusent à jouer avec les outils de travail. Et basta ! C’est difficile de sentir le vrai labeur derrière un produit textile d’où le manque de reconnaissance de sa valeur. Dans cette affaire, une part de la responsabilité vient du guide et des agences locales qui ne font pas bien leur boulot non plus. Pour la plupart des guides, la coopérative Lung Tam n’est qu’un point de shopping parmi d’autres. Trop attirés par la commission sur les ventes, ils n’ont guère envie de sensibiliser les touristes au commerce équitable. Puis, nous ne sommes pas certains qu’ils partagent la conviction. En ce qui concerne les agences locales, ce n’est pas mieux. Pour la plupart, le fait d’intégrer la visite de la coopérative de Lung Tam est plus un effet de marketing qu’autre chose. Nous sommes très mal à l’aise vis-à-vis de cette pratique douteuse. Ça nous rappelle de la compensation CO2 tant parlé en Europe. Pour nous, il y a beaucoup de camouflage médiatique hypocrite là-dedans. En achetant la compensation, tu achètes le droit de polluer. L’acte d’achat ne fait pas de toi un voyageur responsable. Dans l’affaire de la coopérative Lung Tam, une simple action de visiter un site référencé commerce équitable ne fait pas de toi un voyageur responsable. Une agence locale qui propose un endroit de ce type ne fait pas d’elle une entreprise engagée non plus. Mme.Vang Thi Mai nous a expliqué que les agences contribuent très peu à la communauté locale. Au moins, l’équipe de la coopérative fournit une visite guidée et une rémunération devrait être prévue. En réalité, il n’y a rien. Au bout du compte, ce n’est qu’une étiquette du tourisme responsable que les agences essaient de coller via un marketing habile. Malheureusement, trop de touristes n’y prêtent guère d’attention. Ils croient vraiment qu’ils sont en train de faire du tourisme responsable….

Coopérative Lung Tam avec des solutions possibles?

Par le passé, nous faisions confiance aux associations d’agences locales qui prétendent un engagement sérieux dans le tourisme responsable. Cependant, force est de constater que la réalité est différente. Lors de notre troisième visite de la coopérative Lung Tam, rien n’a changé. Alors, notre équipe a décidé de faire notre propre chemin dans l’espoir de contribuer quelque chose à la coopérative. Concrètement, voici la liste des  actions que nous sommes en train de mettre en place.

+ Instaurer des frais d’entrée lors de la visite de la coopérative Lung Tam. Cela permet de rémunérer correctement des femmes H’mong qui livrent les explications.

+ Favoriser le maillage économique régional. Nous suggérons aux partenaires de la Province de Ha Giang de soutenir la coopérative. Les restaurants, hôteliers, agences dans le coin peuvent acheter directement ses produits pour leur propre structure.

+ Proposer un séjour d’immersion plus long sur place. Ainsi, les voyageurs auront plus de temps de visiter la coopérative comme il faut. Ils peuvent mettre la main à la pâte pour mieux comprendre la dure labeur. C’est comme ça qu’on apprécie la valeur juste des produits finis.

+ Faire de la promotion auprès de nos partenaires compatriotes. Ainsi, ils seront plus susceptibles de soutenir la coopérative.

C’est un projet de longue haleine. Via cet article, nous espérons que les voyagistes internationaux s’alignent sur la même philosophie.

Coopérative Lung Tam : incohérence entre commerce équitable et tourisme solidaire
5 (100%) 1 vote
PARTAGER:

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *