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Comment Sapa a vendu son âme au surtourisme

sutourisme Sapa

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Le surtourisme à Sapa n’est pas nouveau. Tout le monde est au courant, mais personne ne réagit. Les agences touristiques continuent à vendre l’excursion à sapa, tant qu’il y a de la demande et que cela rapporte du fric. Cependant, si on est un professionnel ayant une conviction pour le tourisme durable, on réfléchit deux fois avant d’envoyer les clients dans ce zoo humain. Aujourd’hui, voyager à Sapa veut dire contribuer indirectement à la déshumanisation de ses habitants et à la folklorisation de la culture vietnamienne. Si vous cherchez à vendre le Vietnam authentique, alors, faites attention à ce qui se passe à Sapa en ce moment. 

Les complices du surtourisme de Sapa

Les « auteurs » qui contribuent au phénomène de surtourisme à Sapa sont nombreux : les autorités locales, les commerçants vietnamiens issus de la plaine, les promoteurs immobiliers, et bien évidemment les entreprises touristiques. Sapa est devenue trop touristique, tout le monde le sait. Mais à quel niveau et comment? Pour cet article, je m’appuie non seulement sur mes expériences du terrain mais aussi sur la lecture de deux études : « Tourisme, ethnies et territoires : le cas de Sa Pa » de Peyvel et « Tourism, the poor and other stakeholders : experience in Asia » de Gupta.

Je rejoins la position de tous ces auteurs sur un point : le surtourisme à Sapa va de pair avec l’essor économique du Vietnam. Jadis, Sapa est née comme une station de villégiature pour les colons français qui cherchaient à fuir la chaleur d’été de la plaine. « Redécouverte » en 1995, la ville est devenue l’un des points clés pour tous les voyages au Nord Vietnam. Au départ, c’était un privilège des touristes occidentaux. À partir des années 2000, la classe moyenne du Vietnam augmente et les vacanciers vietnamiens cherchent eux aussi, à se ruer à Sapa pour sa fraîcheur de montagne. Graduellement, Sapa est devenue une destination de choix pour la clientèle locale qui remplace peu à peu les touristes occidentaux.

sutourisme Sapa

L’an 2014 a marqué un coup fatal pour Sapa. L’inauguration d’une autoroute entre Hanoï et Lao Cai permet aux gens de la plaine de joindre Sapa en espace de 4-5h seulement. Il faut rappeler qu’il fallait un train-couchette de 9h dans le temps pour aller à Lao Cai. Comme nous savons tous, l’accessibilité est l’une des causes du surtourisme. Désormais, les Vietnamiens de base peuvent passer un week-end à Sapa, ce qui était un luxe d’antan. Depuis quelques années, la clientèle vietnamienne est la cible prioritaire de Sapa du fait de son pouvoir d’achat accru, de son poids démographique, et de la stabilité toute l’année. Ainsi, le phénomène de surtourisme à Sapa est avant tout une affaire interne entre les Vietnamiens. Ceci explique pourquoi les nouvelles constructions visent surtout les Vietnamiens. On voit l’installation d’un téléphérique pour atteindre le sommet Fansipan, d’un parc d’attraction, et de nombreux hôtels. Et tout ça pour la clientèle vietnamienne.

Sapa défigurée par de nombreuses  constructions

Le surtourisme met pression sur la capacité d’accueil de Sapa. Pour loger tous ces gens-là, il faut des infrastructures hôtelières. Les entreprises vietnamiennes sont très à l’affût de cette opportunité. Voilà pourquoi les boîtes de construction se battent pour s’emparer des terrains et installer des hôtels. Vous allez me demander pourquoi les autorités locales ne font rien? On sait que la corruption au Vietnam est un vrai fléau de la société. Les hommes politiques n’attendent que ça pour s’enrichir. Pourquoi se priver d’une belle occasion de pot-de-vin? Il suffit de valider un projet de construction, chasser toutes les ethnies minoritaires qui occupent les terrains, et toucher une belle somme d’argent sous la table. Facile !

sutourisme Sapa

A cause de ce surtourisme, tous les villages ethniques autour de Sapa sont touchés. Sapa devient l’eldorado des Vietnamiens de la plaine. Soutenus par les autorités corrompues, les commerçants de l’ethnie Kinh viennent piquer la terre agricole des Hmongs et Dzaos pour construire des magasins et hôtels.

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Non seulement les commerçants, les Vietnamiens de base participent indirectement au déséquilibre de Sapa via leur investissement dans l’immobilier. La spéculation immobilière est un cancer chronique dans l’économie vietnamienne, et surtout dans l’équité sociale. Soutenus par le gouvernement, tous les groupes BTP du Vietnam « inventent » de beaux projets dans une ville donnée. Quand il a massivement de constructions, cela va laisser croire à la classe moyenne que le prix immobilier dans tel endroit va augmenter et que cela vaut la peine d’acheter un terrain dans l’espoir de revendre plus cher après.

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C’est comme une boule de neige qui renforce le mouvement d’achat de terrain sans avoir le réel besoin d’y habiter. Le prix d’un terrain à Sapa a monté en flèche depuis une dizaine d’années. J’ai plusieurs amis qui habitent dans le centre-ville de Sapa depuis plus de vingt ans. Dans les années 2000, certains ont acheté un terrain de 80 mètres carrés au prix de 15,000 USD. Aujourd’hui, pour une telle superficie, il faut compter dans les  1.5 million USD, donc 1000 fois plus cher ! C’est complètement absurde. Aucun habitant de base ne peut acheter ce prix, en sachant que le salaire de base au Vietnam est autour de 200 USD par mois.

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Quand il n’y a plus de terrain en ville à vendre, on va prendre les parcelles arables aux alentours pour vendre. Voilà pourquoi les autorités locales chassent les ethnies pour piquer leur terre. Dépossédées des rizières, les tribus sont obligées de s’adonner aux seules activités qu’on leur a réservées : la vente de souvenirs et le métier de guide. Les bénéfices générés par le tourisme ne sont pas répartis de façon équitable.

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Tout entre la poche des Vietnamiens de l’ethnie Kinh, que ce soient des commerçants ou de grands groupes immobiliers. Dans une charte éthique que j’ai lue quelque part, on dit souvent que le revenu du tourisme devrait revenir à la population locale. Mais de quelle population on parle? Dans le cas de Sapa, oui, les Vietnamiens gagnent de l’argent grâce au tourisme, mais la répartition de la richesse est largement au détriment des ethnies minoritaires.

La quête d’authenticité des touristes naifs

Sur Internet, on peut tomber sur plein de blogs qui recommandent de passer la nuit chez l’habitant pour encourager le voyage responsable. Le seul problème : ces voyageurs naïfs ne savent pas que leurs hôtes ne sont pas nécessairement issus des ethnies minoritaires. Comme expliqué en haut, les Vietnamiens issus de la plaine sont très doués en affaires. Ils savent que les Occidentaux adorent l’authenticité et le concept de « homestay». Du coup, ces Vietnamiens vicieux s’infiltrent au sein des villages appartenant aux ethnies pour installer leur propre homestay ! Les touristes naïfs ne savent jamais si leurs hôtes sont vraiment les Hmongs ou pas. Bref, un bon nombre d’entre eux se sont fait avoir ! C’est une belle idée de contribuer économiquement à la population locale, sauf que le destinataire final n’est pas le bon.

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Au lieu de « contribuer à l’économie locale », les touristes étrangers et vietnamiens sont en train de détruire le quotidien des ethnies minoritaires. Les bars et cafés sont installés en plein coeur des villages Ta Van et Lao Chai, pour satisfaire le besoin des jeunes routards. Les ethnies minoritaires deviennent les serviteurs de ces touristes mal informés. Sapa et tous les villages limitrophes sont devenus un zoo humain où les ethnies sont une attraction touristique.

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À cause des autorités locales, un bon nombre de tribus dans le coin ont perdu la terre arable et sont forcées à vivre du tourisme. Les enfants voient les touristes comme une source de revenu potentiel et adoptent un comportement très mercantile. Ils sont incités à vendre des souvenirs en espérant avoir quelques dollars pour aider leur famille.

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Dans une approche propagande, les autorités de Sapa considèrent le tourisme comme un moyen de communication pour nous faire croire que le revenu du tourisme va aider les minorités ethniques à sortir de la pauvreté. La réalité est complètement différente. Certes, une poignée de foyers ont réussi à aménager leur « guesthouse » pour accueillir des touristes, ce qui rapporte un peu d’argent. Ce n’est pas pour autant qu’ils progressent dans la société vietnamienne.

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Pour le côté vietnamien, ils restent toujours une ethnie coincée dans une zone touristique « disneylandisée ». Pour le côté des touristes étrangers, ils sont considérés comme une marchandise à négocier, à exploiter, à visiter. L’économie du tourisme n’a pas apporté le progrès social aux ethnies minoritaires qui ont peu à peu perdu leur identité culturelle. C’est une conséquence néfaste du surtourisme

Le surtourisme de Sapa met l’éco-système ethnique en danger

Dans une perspective de tourisme durable, il y a déjà eu quelques initiatives. Par exemple, un organisme nommé Sapa O’Chau essaie de former des femmes H’mong pour qu’elles puissent devenir guides locales et préserver leur tissage traditionnel. Il y a eu également l’Université de Capilano (Canada) qui a piloté un projet de tourisme communautaire dans le village Ta Phin, habité par les Dzaos Rouges.

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Ce sont de bons projets, mais le suivi n’est pas suffisamment fort pour faire changer la situation. Ces efforts éparpillés ne font pas de poids face à une politique agressive des autorités locales et des groupes immobiliers. Le tourisme international est remplacé par le tourisme local. Les vacanciers vietnamiens arrivent en force et évincent un bon nombre de touristes étrangers. Sapa avec son « zoo humain » sont aménagés pour accueillir  les citadins vietnamiens. Ceux-ci s’en moquent du tourisme durable.

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Des millions se ruent à Sapa pour profiter de son climat et du point de vue sur le sommet Phansipan. L’argent récolté en un jour avec le téléphérique et le parc d’attraction vaut mille fois plus que le revenu apporté par une poigné de touristes occidentaux (en plus, souvent ce sont des routards fauchés). Il est clair que les autorités locales préfèrent les clients vietnamiens aux Occidentaux. Plus il y a de clients vietnamiens, plus le tourisme local détruit la culture des ethnies minoritaires

Selon les statistiques provinciales, il y a eu presque un million de visiteurs à Sapa en 2016. Pour 60,000 âmes qui vivent dans la ville, plus de 82% sont des ethnies minoritaires. On se demande comment ils peuvent faire face à l’invasion des millions de touristes. Ils subiront le même sort que les habitants de Venise, Hoi An, Dubrovnik, etc. Il faut aussi souligner que parmi ces résidents, ils seront chassés de leur ville en faveur des commerçants étrangers et des promoteurs immobiliers.

Pour conclure, cet article vise à dévoiler ce qui est caché derrière les belles photos publicitaires de Sapa avec les rizières en terrasses à perte de vue. Certes, il y a encore quelques rares alternatives qui vous permettent de vivre l’authenticité dans la région. Vous pouvez vous éloigner à 15-20km de Sapa pour effectuer de la randonnée et passer la nuit chez l’habitant. Cependant, le transit à Sapa est un passage obligatoire, compte tenu de l’infrastructure routière. Vous croiserez toujours les chantiers bétonnés. Et même si certains organismes locaux se battent pour le tourisme durable, ce sera pour combien de temps encore? Tout le système socio-économique dans la province est fait pour bloquer les groupes ethniques. Leur destin est tracé par la cupidité et la corruption.

Comment Sapa a vendu son âme au surtourisme
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1 Comment

  1. Roland Meige says:

    Bonjour,

    A nouveau un article courageux, de la part d’un professionnel du tourisme.
    L’industrie touristique, la pornographie du voyage.
    Le Vietnam aurait pu être l’un de nos derniers voyages, je comprends que c’est trop tard.

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